Peut-on être mère sans enfant ?
La question peut sembler absurde, voire provocante. Pourtant, le succès croissant des poupées Reborn — ces bébés factices nourris, habillés, promenés et parfois allaités comme des enfants réels — oblige à la poser sérieusement. Entre fantasme maternel, évitement du réel et marchandisation de l’amour, le Reborn s’impose comme un objet à penser, au-delà de toute indignation morale ou curiosité anecdotique.
Nous connaissons depuis longtemps l’œuvre de Ron Mueck. En jouant avec les échelles — corps démesurément grands ou minuscules — il perturbe le regard du spectateur. Le corps humain, pourtant familier, devient étrange, inquiétant, et pousse à la réflexion. Le choc psychologique produit est manifeste, et volontaire.
Depuis quelque temps, nous assistons à l’émergence d’un phénomène qui ne laisse pas indifférent : celui des poupées dites Reborn. Il y a quelques mois, une collègue psychanalyste se promenait dans une galerie marchande lorsqu’elle décida de s’asseoir sur un banc. À côté d’elle, une femme semblait allaiter un nourrisson — sauf qu’il ne s’agissait pas d’un enfant réel. Cette femme s’était arrêtée dans un lieu public pour donner le sein… à une poupée. Ma collègue me confia alors :
« Si ce n’est pas de la psychose, je ne sais pas ce que c’est. »
Dans quelle mesure le succès des poupées Reborn témoigne-t-il d’une société marquée par l’isolement, la simulation et la marchandisation de l’intime ? Relèvent-elles d’une réponse thérapeutique légitime ou constituent-elles plutôt le symptôme d’une pathologie sociale plus large ?
Certes, les réponses exigent une analyse au cas par cas. Néanmoins, le succès commercial et international de ces « bébés » dit nécessairement quelque chose de notre époque. Qu’est-ce qui pousse un sujet à acquérir un Reborn et à lui prodiguer des soins comme s’il était vivant ? Traditionnellement, en cas de manque d’enfant — quelle qu’en soit la raison — beaucoup se tournent vers l’adoption d’un animal de compagnie. On se souvient également de la mode du Tamagotchi, il y a quelques décennies, dont les enfants nés dans les années 1980 gardent souvent le souvenir.
L’achat d’un Reborn fait-il d’une femme une mère ? Et d’un homme un père ? Suffit-il de « jouer à la poupée », comme dans les jeux d’enfants, pour revendiquer la légitimité de la maternité ? Cette nouvelle forme de possession d’un objet fétiche demeure d’ailleurs réservée à une population relativement aisée. Peut-on alors imaginer que, par sa valeur marchande, le Reborn vienne aussi valider un certain statut socio-économique de ses « parents » ?
Le Reborn est en effet un objet fondamentalement ostentatoire : rares sont celles et ceux qui se privent de l’exhiber hors du domicile, lors de promenades ou d’activités sociales. Les enfants qui jouent à la poupée savent pourtant très bien qu’il s’agit d’un jeu : ils boivent des tasses de thé vides quand ils jouent à la dinette. Aucun enfant ne réclame à la société de reconnaître une Barbie comme un être vivant.
Que dire alors de l’amour qu’une « mère » porte à son Reborn ? Quel est l’investissement affectif en jeu, comparé à celui qu’exige un enfant réel ? Collectionner des poupées n’est pas un phénomène nouveau ; cependant, on ne voit pas quelqu’un, dans l’espace public, donner une compote à la cuillère à une figurine de collection de Tintin. Pas plus qu’on ne croise Milou en peluche, tenu en laisse et porté dans les bras de son propriétaire au parc.
Il existe sans doute, dans le phénomène Reborn, une dimension fantasmatique majeure à interroger, principalement du côté féminin. Certaines femmes ne peuvent devenir mères pour des raisons diverses, notamment biologiques. L’imaginaire de la maternité Reborn semble alors se superposer à l’ordre symbolique et aux règles qui encadrent la reproduction du vivant. À partir de leur position subjective de « mères », parfois soutenue par une surenchère dans la duperie, certaines exigent la reconnaissance sociale de ces « enfants » comme s’ils étaient réels — mais seulement jusqu’à un certain point.
« Les « comme si » et les figures de l’imposture se situent toujours au-delà d’une simple illusion consciente ». Pour les mères Reborn, cette tromperie n’est pas anodine : « elle vient suppléer une carence fondamentale, faire fonction de prothèse identificatoire indispensable à l’équilibre psychique. L’imposture généralisée que notre siècle semble promouvoir tend ainsi à confier à la science et au capitalisme un rôle autrefois attribué à Dieu ».1
On peut alors formuler l’hypothèse qu’avec un Reborn, une femme trouve une solution pour être mère sans avoir à renoncer à son statut de femme. Une mère, confrontée à son enfant, peut se retrouver piégée, délogée de sa condition de femme, « sauf à tuer l’enfant, comme a fait Medée 2». Nous pouvons avancer l’hypothèse qu’avec un Reborn une femme, dupe de soi même, trouve une solution pour être mère sans avoir à renoncer à son statut de femme.
Le Reborn apparaît comme « une réponse à la subordement du fantasme maternel »3: une tentative de guérison, ou du moins une protection contre le Réel de la maternité, bien que fragile et illusoire. Le conflit inconscient qui traverse les rapports femme/mère ne disparaît pas pour autant. « Un enfant réel fait irruption dans la subjectivité maternelle, bouleversant son être et ses repères »4. Le Reborn, lui, vient résoudre l’équation entre désir de maternité et crainte de ses effets réels.
Cependant, pour que la mascarade fonctionne — et il faut au minimum que la mère croie à sa propre fiction — le Reborn doit être traité, voire « élevé », comme un véritable enfant. Là où l’enfant réel comble autant qu’il angoisse, le Reborn ne fait que combler. D’où le besoin de le montrer, de l’exposer au regard de l’Autre.
Un enfant réel vient inévitablement ébranler la consistance imaginaire du corps et de l’identité maternelle. Les mères Reborn évitent ce risque, ce traumatisme. Dans la relation mère-enfant réelle, une inadéquation fondamentale est toujours présente : aucune mère ne peut répondre parfaitement. Le Reborn, en revanche, ne confronte jamais sa « mère » à son non-savoir. Il la rassure, confirme son fantasme et soutient l’illusion d’une maternité idéale. Ni le corps ni la psyché n’ont alors à affronter des transformations imprévues et angoissantes.
La femme justifie son statut de mère par l’amour qu’elle porte à son Reborn et s’installe dans l’illusion qu’il s’agit là d’un amour maternel authentique, incontestable. Il ne s’agit en rien d’un jeu, mais à la fois d’une protection contre l’angoisse et de la démonstration qu’un objet — luxueux, technologique, fétichisé — peut suffire à soutenir une existence subjective.
Une fois encore, la technologie et le capitalisme ont su investir une niche prometteuse, tirant profit d’une problématique profondément ontologique, subjective et intime.