L’addiction est souvent envisagée comme un problème de comportement ou de perte de contrôle. Pourtant, en psychologie clinique, elle peut être comprise autrement : comme une tentative de faire taire un affect central, souvent silencieux et envahissant : la honte.
Contrairement à une idée répandue, la honte n’apparaît pas uniquement comme une conséquence de l’addiction. Elle est, dans de nombreux cas, présente bien avant. Avant même la consommation ou le comportement addictif, certaines personnes éprouvent un sentiment profond et diffus : celui qu’il y aurait « quelque chose de fondamentalement mauvais » en elles.
Cette expérience de soi est fréquemment liée à des vécus traumatiques. Le traumatisme n’affecte pas seulement la mémoire ou les émotions ; il façonne aussi l’image de soi. Il installe une vision de soi fondée sur la honte, où le sujet se vit comme défaillant, inadéquat ou indigne.
Dans ce contexte, l’addiction peut apparaître comme une tentative d’apaisement. Elle offre, pour un temps, un soulagement : un moment où la honte s’efface, où le sujet se sent vivant, légitime, parfois même reconnu. Les mécanismes neurobiologiques, notamment la dopamine, soutiennent cette expérience subjective de répit.
Mais cet apaisement est de courte durée. Très rapidement, la honte revient, souvent renforcée par les conséquences mêmes de l’addiction : culpabilité, perte de contrôle, regard social intériorisé. Ce qui devait faire taire la honte finit alors par en produire davantage, enfermant la personne dans un cercle répétitif et douloureux.
Il est essentiel de souligner que ce dont les personnes dépendantes ont honte à cause de leur addiction existait déjà bien avant celle-ci. L’addiction ne crée pas la honte ; elle s’organise autour d’une honte ancienne, parfois difficile à identifier, souvent difficile à dire.
Penser l’addiction sous cet angle permet de sortir d’une lecture moralisante ou culpabilisante. Elle invite à la considérer non comme une faute, mais comme une tentative de survie psychique, certes coûteuse, mais profondément humaine.
Le travail thérapeutique consiste alors à offrir un espace où cette honte peut être reconnue, mise en mots et progressivement transformée. C’est souvent à cet endroit que d’autres modalités d’être au monde deviennent possibles, hors de la dépendance.
Penser l’addiction comme une tentative d’apaisement de la honte permet de déplacer le regard thérapeutique. Il ne s’agit plus seulement de faire cesser un comportement, mais de reconnaître et d’élaborer un affect ancien, souvent silencieux, qui entrave durablement le rapport à soi et aux autres.
Dans ce travail, la téléconsultation peut constituer un appui précieux. Elle offre un cadre thérapeutique accessible, contenante et sécurisant, permettant à certaines personnes d’engager une démarche sans avoir à affronter immédiatement le regard de l’autre ou les contraintes du déplacement. Pour celles et ceux chez qui la honte rend la première rencontre particulièrement difficile, ce dispositif peut faciliter l’entrée en thérapie et soutenir un travail psychique en profondeur, dans la continuité et la régularité.